Liaisons dangereuses entre texte et histoire
Par Daniel Richter
Les Liaisons dangereuses (1782) met en scène un entrecroisement de lettres. Ces lettres volent entre les différents personnages comme des flèches empoisonnées. Il y a des entrecroisements non seulement entre les personnages, mais aussi entre les niveaux narratologiques. Après une courte introduction aux termes pris de la narratologie, on va analyser les lettres de Cécile, puis celles de Valmont pour terminer avec le personnage épistolaire intrigant Mme de Merteuil. Est-ce que c’est l’histoire qui guide les lettres (le texte), ou les lettres qui dominent les événements de l’histoire ? L’argument sera que l’histoire semble contenir en elle-même des parties du texte, et que les lettres finissent par avaler l’histoire en s’inscrivant sur elle. Valmont et Merteuil utilisent des lettres et donc des mots comme armes et aussi comme moyen de s’inventer. On va examiner comment ces armes épistolaires finissent par détruire leurs créateurs. Quand les lettres causent la destruction de leurs progéniteurs, il y a là la vengeance du texte sur l’histoire. On utilise le mot vengeance parce que d’habitude on pense que dans un roman épistolaire, les lettres qu’on trouve dans le texte réfléchissent les événements. Les lettres sont simplement un moyen de déchiffrer les actions et les pensées des personnages qui les ont écrites. Le texte est donc l’esclave de l’histoire qui le moule. Dans Les Liaisons dangereuses on trouve un texte qui moule à son tour l’histoire. En conclusion on va lier cette vengeance du texte sur l’histoire à la publication du roman en 1782.
Dans Narratology : Introduction to the Theory of Narrative (2004), Mieke Bal divise l’œuvre narrative en trois niveaux : le fabula, l’histoire et le texte.[1] Le fabula comprend une série d’événements en ordre chronologique ; les événements sont les changements de situation subis ou causés par les actants. D’habitude, les événements se suivent et laissent voir une relation causale ; ce concept provient de la Poétique d’Aristote ; selon lui, les événements dans les tragédies classiques s’unissent et se perpétuent comme des maillons d’une chaîne.[2] Le second niveau dont parle Bal est l’histoire. Dans l’histoire, les actants deviennent des personnages ; c’est-à-dire qu’ils sont définis par leurs caractères au lieu de leur seule fonction dans la suite des événements. La focalisation entre en jeu à ce niveau-ci. Les événements et les personnages sont perçus par quelqu’un ou quelque chose, par exemple par l’un des personnages ou par un narrateur omniscient, et l’information que reçoit le lecteur est coloré et influencé par cette focalisation. Le troisième niveau, c’est le texte. Ici, l’histoire prend forme linguistique ; dans un roman, l’histoire est transformée en mots sur la page. Le texte représente l’histoire, et est donc normalement lui-même considéré extradiégétique, puisque les mots sur la page racontent ce qui c’est passé dans l’histoire, au lieu de réfléchir directement les événements.
Les Liaisons dangereuses quitte le chemin du mode narratif traditionnel. Premièrement, dans un roman épistolaire, on construit l’histoire à partir des lettres des personnages. Les lettres sont pour les personnages un moyen de raconter les événements de leurs vies, et ces événements sont donc presque toujours finis au moment de l’écriture du texte (il y a un moment où Cécile prend une pause dans sa lettre in medias res quand un carrosse arrive à sa porte au moment où elle écrit). Jean Rousset a écrit dans Forme et signification qu’ « on ne raconte pas de la même manière un présent tâtonnant et un présent qui a déjà choisi sa voie. » [3] On peut ajouter qu’on ne lit pas de la même manière un présent tâtonnant et un présent qui a déjà choisi sa voie. Les événements et les pensées des personnages sont toujours déjà passés au moment où le destinataire lit la lettre. Le texte peut d’une manière être vue comme une séquence de rétroversions. Une rétroversion peut aussi constituer une action au présent de l’histoire, comme on va voir.
Les lettres de Cécile Volanges à Sophie Carnay, y compris la première lettre, jouent effectivement le rôle d’informateur d’événements déjà passés. Cécile envoie des lettres à son amie Sophie qui est encore au couvent d’où Cécile était justement sortie au début du roman. Ces lettres ont pour but d’informer son amie sur sa vie, qui devient de plus en plus tumultueuse au fil de l’histoire. L’éditeur ne donne cependant pas le droit de communication à Sophie. On ne sait jamais les pensées de cette fille au couvent ; ses lettres avaient été apparemment supprimées parce que l’éditeur jugeait qu’elles n’avaient pas d’importance pour l’histoire. [4] Ce semble être vrai ; les lettres qui sont importantes sont soit celles qui donnent de l’information sur les personnages principaux, soit celles qui influencent ceux-ci.
Le livre de Laclos se concerne exclusivement de la vie de quatre aristocrates et une bourgeoise : Merteuil, Valmont, Cécile, Danceny et la Présidente de Tourvel, qui vient de la haute bourgeoisie. Les autres personnages, y compris les parents de ceux-ci et leurs domestiques, entrent dans l’histoire seulement quand ils ont une fonction par rapport à ceux-là. Un personnage devient fonctionnel quand il change ou influence la vie des personnages principaux, et non pas nécessairement quand il est affecté par ces personnages. Ce que Sophie pense de la vie de Cécile n’est donc pas important parce qu’elle n’a pas d’influence sur Cécile. On peut constater que Cécile veut quelquefois convaincre son amie qu’elle agit justement, mais même si elle ne réussit pas à convaincre son amie, ce n’est pas important parce qu’apparemment l’avis de son ami n’influence pas Cécile. On se doute si les lettres de Cécile à Sophie ne sont pas des lettres de Cécile à Cécile, ou de Cécile à son passé, surtout les lettres qu’elle écrit dès le moment où sa relation avec Danceny commence à se transformer d’amitié en amour.[5] A ce moment, se lettres deviennent des justifications pour elle plutôt que pour Sophie. Elle essaie donc de redéfinir ses actions dans ses lettres. Voilà donc les lettres qui servent de palliatif pour la honte d’une fille qui agit selon ses desirs et non selon les attentes de sa mêre et de la société.
Dans la lettre 12 (LD, p. 46), Cécile dévoile toutes ses pensées (conscientes) sur la page pour Mme de Merteuil. D’abord, elle l’informe que sa mère est malade, et qu’elle ne pourra donc pas accompagner la Marquise à l’Opéra. Elle exprime son amitié pour la Marquise. Puis, la lettre prend une nouvelle fonction ; celle d’influencer les actions futures d’un autre personnage. Cécile envoie un message par l’intermédiaire de Merteuil pour Danceny, l’informant qu’elle n’a pas le Recueil musical dont il lui avait parlé. Elle lui demande de le lui apporter. Elle veut donc convaincre ; mais sa requête est tout innocente et elle la fait ouvertement. Elle veut le Recueil. Elle la demande. On va voir combien cette démarche se distingue de celles de Valmont et de Merteuil.
Ces deux types de lettres (lettre informative et lettre persuasive) sont analogues à deux modes conventionnels de discours du roman ; on peut décrire (les personnages, le lieu, etc.), et on peut raconter. En quoi une lettre persuasive est-elle une manière de raconter ? Quand une lettre informe, le narrateur (le sujet linguistique qui a produit toutes les lettres) nous donne de l’information sur tel ou tel personnage. Quand une lettre veut convaincre, le narrateur nous montre une action. Le narrateur nous démontre une manœuvre ou simplement une requête qui a l’intention d’influencer le destinataire.
Il y a deux manières dont le texte et l’histoire s’entrecroisent dans Les Liaisons dangereuses. Premièrement, quelques actions de certains personnages semblent avoir pour but l’inscription desdites actions. La motivation de Valmont et de Merteuil semble souvent être liée au pouvoir ou au plaisir de se raconter leurs exploits, de transformer leurs actions en forme épistolaire, ou en forme poétique. Dans la lettre 4, de Valmont à Merteuil, Valmont refuse l’offre de Merteuil (de séduire Cécile), parce qu’il a trouvé une cible plus digne. Il va séduire la Présidente de Tourvel, une femme mariée, dévote, fiable, et religieuse. Pourquoi cette femme de principes ? Qu’est-ce qu’elle lui offre ?
L’amour qui prépare ma couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurier, ou plutôt les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma belle amie, vous serez saisie d’un saint respect, et vous direz avec enthousiasme : « Voilà l’homme selon mon cœur. » (LD, 24)

Valmont dévoile une motivation importante dans son allusion à la couronne. Le myrte est la plante préférée de Vénus, la déesse de l’amour. Le plaisir de l’amour est-il derrière ses actions ? Les feuilles du laurier portés par Apollon représentent le triomphe et la poésie. Pétrarque a reçu une couronne de laurier pour sa poésie qui a mis en forme poétique et linguistique son amour pour Laure. Le laurier peut donc représenter le triomphe du poète.
C’est une comparaison assez cynique cependant : l’amour des poètes comme Pétrarque et Dante n’avait certainement rien à voir avec celui de Valmont. Laure a été une femme mariée, et Pétrarque l’a élevée au statut d’ange. La poésie de Pétrarque éloge une femme que le poète semble à peine considérer être humain ; pour lui, elle était la forme la plus parfaite de la féminine, un chef d’œuvre de Dieu. Elle était infiniment supérieur à lui, et il n’espérait pas la séduire avec sa poésie, mais simplement l’éloger. Mais Laure et le laurier était aussi un moyen pour lui de trouver Dieu. Il élogeait Laure dans sa poésie, mais comme platoniste, il considérait ce monde une copie toujours imparfait du Paradis. Les buts de Valmont au contraire n’étaient pas mystiques. Et de plus, le jeu de séduction est une sorte de guerre. Il veut conquérir la Présidente (dans le paragraphe suivant il compare son projet à une attaque contre un ennemi (24)). Il veut la vaincre, et puis mettre sa conquête sur papier pour la lecture de Merteuil. Voilà la réunion du myrte et du laurier pour Valmont. Le texte des Liaisons dangereuses met en scène cette réunion. Il donne à voir des lettres physiques que ces personnages se sont envoyées. Le but des actions de Valmont est d’inscrire ses intrigues sur papier pour se créer un public, et nous avons ces inscriptions à lire et à déchiffrer. Le « Voilà l’homme selon mon cœur » à la fin de la citation ci-dessus démontre bien que ce n’est pas l’amour de la Présidente qu’il cherche, mais l’admiration de Merteuil, qui va lire les lettres où il va inscrire sa conquête.
Dans la lettre 96, Valmont inscrit sa séduction de Cécile. « La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces sages réflexions ; je résolus d’agir en conséquence, et le succès a couronné l’entreprise. » (264) Cette lettre décrit ses impressions de Cécile comme un poète amoureux, avec une accumulatio de caractéristiques qui lui plaîsent. La métaphore de la « couronne du triomphe » réapparaît, mais dans ce cas, il n’y a pas d’anticipation. Il l’a déjà gagnée. Voici ce qui en est de l’histoire impliquée dans cette lettre. Valmont avait décidé de séduire Cécile pour passer le temps. C’est évident qu’il s’est rendu compte qu’il commence à paraître un peu ridicule dans ses lettres à Merteuil, à cause de la lenteur de sa séduction de la Présidente, et il a donc décidé de prouver à Merteuil qu’il n’ait perdu ni ses charmes de séduction ni son habileté. Il avait décidé de se procurer la clef de la chambre de Cécile ; elle avait d’abord résisté et refusé cette demande et il avait donc utilisé Danceny d’une manière fort adroite pour l’obtenir. Tandis que Danceny pensait que Valmont l’aidait à se réunir avec Cécile, c’était Danceny lui-même qui, à son insu, fournissait une occasion pour une réunion entre Valmont et Cécile. Valmont avait suggéré à Danceny que Cécile refusait l’aide de Valmont à cause d’un manque d’amour pour Danceny. Par la suite, Danceny avait écrit une lettre à Cécile qui a suggéré qu’elle ne l’aimait plus. Ayant démuni la proie de cette manière, Valmont prend soin de raconter tous ces événements et puis de les expliquer pour être sûr que Merteuil comprenait combien habile il avait été : « J’étais bien aise, je l’avoue, d’avoir ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour moi ce qu’il comptait que je ferais pour lui. » (265)
Voilà donc comment Valmont écrit des lettres pour séduire, et puis séduit pour écrire des lettres. Les lettres font partie intégrale de la chaîne de cause à effet dans l’histoire. Si on regarde tout le plan du livre, one voit que l’histoire consiste en lettres qui causent des actions, et puis en lettres produites par ces actions. Les bornes entre texte et histoire ne sont pas nettes, puisque les lettres qui forment le texte représentent de manière mimétique les actions. Ceci a des répercussions pour les distinctions entre action et énonciation : l’énoncé inscrit sur papier devient une action dans la chaîne des événements. Le pouvoir de l’écriture est aussi important que le pouvoir des actions physiques. On peut en fait différencier les personnages : d’une part il y a ceux qui comprennent le pouvoir de l’écriture et l’exploitent, d’autre part il y a ceux qui ne le comprennent pas et un troisième groupe consiste en personnages qui comprennent le pouvoir de l’écrit et essaient de protéger ceux qui ne le comprennent pas.
En étudiant cette suite d’événements où Valmont séduit Cécile, on peut trouver un autre entrecroisement du texte et l’histoire. Une lettre écrite est dans Les Liaisons Dangereuses une lettre lue, et une lettre lue est une lettre interprétée. Les interprétations deviennent donc des événements aussi. Valmont maîtrise l’art de séduction parce qu’il peut manœuvre les interprétations des autres. Il fait pousser une semence de doute dans l’esprit de Danceny quand il suggère que la raison pour le refus (dans l’affaire de la clef) est que Cécile n’aime plus Danceny. Cette interprétation pousse Danceny à écrire une lettre à Cécile où il témoigne de son désespoir, qui incite la suite que nous connaissons.
En fin de compte Valmont tombe en proie à ses propres écrits. Une lettre peut porter danger non seulement à la personne qui la reçoit, mais aussi à celui qui l’écrit. Après avoir été écrite et envoyée, une lettre n’est plus sous le pouvoir de celui qui l’a écrite. La lettre est un choix dangereux pour Valmont et surtout pour Merteuil parce qu’elle peut très facilement être utilisée pour ruiner celui qui l’a écrite. Si les lettres sont des manœuvres ou des armes, ces manœuvres telles qu’elles sont restent. Si on donne à quelqu’un un coup d’épée dans le dos quand personne ne regarde, il n’y a pas de preuve de l’acte. Mais une lettre qui attaque dans sa nature même peut causer la destruction de celui qui l’écrit parce que l’acte d’écrire est un acte d’enregistration, et non pas un acte qui change la situation et puis disparaît. Un coup d’épée n’inscrit pas l’acte de poignarder. Si on détruit quelqu’un avec une lettre, l’acte d’aggression ne disparaît pas. Voilà l’intérêt narratologique de ce livre : le texte est une suite d’actions enregistrées, et fait donc une partie intégrale de l’histoire. Valmont et Merteuil utilisent des lettres pour ruiner d’autres gens et puis deviennent les victimes de leurs propres cabales. Merteuil montre à Danceny les lettres que lui a écrites Valmont. Danceny lui demande un duel, et le tue. La lecture publique des lettres de Valmont déclenche sa mort. Le texte s’est vengé contre l’histoire.
Les lettres de Merteuil présentent un autre cas intéressant pour une analyse narratologique. Dans la lettre 81, il y a une rétroversion ; elle décrit sa jeunesse et son passé. Il semble qu’il y a des morceaux de vérité dans cette lettre, mais même ici, elle utilise la vérité pour gagner du pouvoir sur Valmont. En décrivant son passé, elle se met dans une position au-dessus de Valmont, parce qu’elle explique combien son travail est plus dur et demande plus d’habileté que le sien. Valmont est connu dans la société comme séducteur et libertin, mais cela n’est pas grave pour un homme ; il reste le bienvenu chez les gens « respectueux » comme Mme de Volanges, par exemple. Si une femme gagne la réputation de libertine, elle devient bête noir, elle est ruinée. La libertinage de Merteuil demande donc un art beaucoup plus fin et subtil que celle de Valmont. Elle a des aventures, mais il faut qu’elle trouve un moyen de faire taire les hommes avec qui elle couche. Ce n’est pas après tout qu’après la déclaration formelle (que Merteuil attache à la lettre 153) que commence la guerre entre Valmont et Merteuil. Il y a de la guerre en forme de la compétition même quand ils s’aident dans leurs intrigues respectives. Quand Valmont séduit Cécile, ce n’est pas seulement pour aider Merteuil à se venger contre Gercourt. C’est aussi pour s’assurer et prouver à Merteuil qu’il puisse encore séduire, et en faisant cela garder du pouvoir contre elle. En revenant à la lettre 81, Merteuil raconte comment elle était devenue une femme fatale dont les griffes ne sont connues que par ses victimes. En se comparant avec d’autres femmes de la société, elle écrit :
Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude, ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage. (214)

Quand elle était jeune, elle n’a pas passivement accepté le rôle traditionnel de la femme, c’est-à-dire celui d’épouse pour un homme. Elle a décidé de donner l’image d’une honnête femme à la société, en conservant le droit de faire comme elle voulait.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher. (214)

Cette lettre explique qu’elle a maîtrisé l’art du paraître. La lettre, un acte de communication qui peut être soigneusement planifié, n’est-elle pas l’acte de paraître par excellence ?
Les Liaisons dangereuses est une exposition monumentale de la forme épistolaire comme moyen de construire le moi et manœuvrer l’Autre. Dans la lettre 87, Merteuil démontre habilement toutes les deux fonctions, en écrivant à Madame de Volanges à propos de la réunion horrible avec Prévan :
…il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l’attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventure. (243)

Merteuil sait bien sûr que cet événement apportera pas mal d’attention publique à elle et aussi à Prévan, et cette lettre et les lettres qui vont s’ensuivre ruineront Prévan. Mais si on ne connaissait pas Merteuil à travers les lettres précédentes, on la prendrait pour une prude assez ennuyeuse !
Valmont est le seul homme avec qui Merteuil a partagé sa vie secrète, et cela lui apporte sa destruction. La fin des Liaisons dangereuses paraît un peu moralisatrice, mais la morale peut se sire en filigrane dans l’histoire. On peut dire que Les Liaisons dangereuses enseigne une morale parce que tous les deux personnages qui avaient utilisé des lettres pour mentir, se battre, piller et ruiner d’autres sont punis par leurs propres lettres à la fin. La punition de Merteuil est particulièrement frappante. Elle s’était transformée en femme fatale, comme elle l’admet dans la lettre 81. Tandis que toute la société parisienne la prenait pour femme honnête, elle avait toujours un amant, et a mené une vie scandaleuse (selon les mœurs du siècle). Ses lettres ont volé partout à Paris après la mort de Valmont. Sa vie secrète est remontée à la surface. Précisément à ce moment dans l’histoire, elle devient la victime d’une maladie vénérienne qui lui ronge le visage. Ce ne semble pas être une coïncidence ; ses lettres foisonnent d’intrigues sexuelles. L’identité qu’elle avait construite dans ses lettres a été inscrite sur son visage. Voilà un autre exemple de la vengeance du texte sur l’histoire.
On peut lier cette vengeance textuelle à l’histoire du 18e siècle. Norbert Sclippa écrit dans Texte et idéologie qu’avec la publication des Liaisons dangereuses, Laclos « lance un acte d’accusation contre la noblesse. » (Sclippa, 133) Le Comte de Tilly a décrit le roman comme « …une éclatante peinture des mœurs d’une certaine classe…un de ces météores désastreux qui ont apparu sous un ciel enflammé, à la fin du 18e siècle. »[6] Un lecteur du roman au 18e siècle pouvait regarder dedans la vie secrète de la noblesse. Il aurait trouvé des nobles qui n’étaient pas comme on les appercevait. Le roman aurait désacralisé l’image de la nobilité, dont l’utilité même aurait été mise en question. C’est un moyen convenant : Laclos a attaqué la noblesse avec un roman, c’est-à-dire avec de l’ecriture, dans lequel ses personnages s’attaquent et se vengent en écrivant.

Bibliographie.

Aristotle. “Poetics.” Classical Literary Criticism. Ed. D. A. Russel and Michael Winterbottom. New York: Oxford UP, 1998. 51-90.

Bal, Mieke. Narratology: Introduction to the Theory of Narrative. 2nd ed. Toronto: University of Toronto P, 1997.

de Laclos, Choderlos. Les Liaisons dangeureuses. Ed. Charlotte Burel et Alain Jaubert. Paris: Editions Gallimard, 2003.

Macarthur, Elizabeth J. Extravagant Narratives: Closure and Dynamics in the Epistolary Form. Princeton, NJ: Princeton UP, 1990.

Onega, Susana, and José Angel García Landa, eds. Narratology: an Introduction. London: Longman, 1996.

Sclippa, Norbert. Texte et idéologie: Images de la noblesse et de la bourgeoisie dans le roman français, des années 1750 à 1830. New York: Peter Lang, 1987. 133.

Vailland, Roger. Laclos par lui-même. Bourges, France: Editions du Seuil, 1962. 5.

[1] Ces trois termes seront écrits en italique, pour par exemple différencier le mot histoire (l’étude du passé) et le mot narratologique histoire.
[2] Aristotle. “Poetics.” Classical Literary Criticism. Ed. D. A. Russel and Michael Winterbottom. New York: Oxford UP, 1998.
[3] Cité dans Elizabeth MacArthur, Extravagant Narratives. Princeton, NJ: Princeton UP, 1990. p. 8
[4] Le « rédacteur » écrit le suivant dans sa préface : « Chargé de mettre [la correspondance] en ordre par les personnes à qui elle était parvenue, et que je savais dans l’intention de la publier, je n’ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d’élaguer tout ce qui me paraîtrait inutile ; et j’ai tâché de ne conserver en effet que les Lettres qui m’ont paru nécessaires, soit à l’intelligence des événements, soit au développement des caractères. » (LD, p. 11)
[5] On utilise assez librement le mot amour quand on discute ce roman. Je pense que ce mot désigne du désire sexuel dans la plupart des cas, mais on peut voir que dans l’amour de la Présidente, le désir sexuel est mélangé avec un idéalisme religieux où elle met l’homme qu’elle désire dans le trône occupé auparavant par Dieu.
[6] Cité dans Laclos par lui-même, par Roger Vailland. Bourges, France : L’imprimerie Tardy, 1962. Page 5.

November 11
Nietzsche, Ecce Homo: “In the end, nobody hears more out of things, including books, than he knows already. For that to which one lacks access from experience, one has no ears. Let us then imagine an extreme case: that a book speaks of all sorts of experiences which lie utterly beyond any possibility of frequent, or even rare, experiences–that it represents the first language for a new sequence of experiences. In that case, simply nothing is heard…”
Kafka’s puppy hears no answer from the soaring dogs.
November 12
Inscriptions can inoculate. If the inoculation is of too large a dose, a parasite of doubt is planted, a seed of cynicism. An opening out, a disclosure, a ripping open. The parasite feeds off the host, decomposing and consuming, growing and developing like a cancer. If the host is strong enough, it regenerates after its previous self was destroyed. One casts aside the detritus and rambles on. It is not that one has become stronger, but that the pupa has metamorphosed and taken flight. One is now limited to consuming oneself in flames once every five hundred years to emerge from one’s ashes in the same form. Repetition begets the pleasure of recognition. Think music.
November 13
Hhiemr iti rmeihh is exposed using defamiliarisation and certain metatextual rhetorical devices.
November 14
Walked through the word forest today. The forest of my mind.
November 15
The leaves on the maple tree outside my window have turned from a dark red to a brilliant orange overnight. It is as if a newborn sun is penetrating my fenestration. The older sun, jealous and afraid, gnashes his teeth outside the gates of the city which are the clouds. He peeps through every so often, giving my suntree the shimmers. I picked one of the leaves when they were still red. I have it in front of me. It is crimson along its veins, and fades into a leafy burgundy along its edges. Autumn is the only season with its own particular smell.
November 16
Cleaned up living quarters. I feel pure.
November 17
It is not necessary to designate Logos by the word “Logos”. Logos is invoked every time we think, say or write. It would be easier for a character to escape the book they inhabit than for someone such as you or I to escape Logos. Logos undergirds all of our endeavours, from sitting up in bed to lying down after a long day of investigations.
November 18
Attended a lecture on the trials and tribulations of translators.
November 19
Talked to an old friend on the telephone. He always has a new girl to talk about; myself, a new book.
November 20
What does it mean to scream silence.
November 21
Literary language should be an hommage to communication’s ecstatic futility.
November 22
My Favorite Things is my favorite song.
November 23
Told my neighbor about hammams. He was incredulous as to their purifying powers.
November 24
Read Heidegger today. Couldn’t make heads or tails of it. Went for a walk through the word forest. There I encountered the Other.
November 25
These entries are vomitives. I vomit the words onto the page.

Bones

October 28, 2006

“But after that I saw the dog musicians with my own eyes, and from that day I considered everything possible, no prejudices fettered my powers of apprehension, I investigated the most senseless rumors, following them as far as they could take me, and the most senseless seemed to me in this senseless world more probable than the sensible, and moreover particularly fertile for investigation.”

“Solitary and withdrawn, with nothing to occupy me save my hopeless but, as far as I am concerned, indispensable little investigations, that is how I live; yet in my distant isolation I have not lost sight of my people, news often penetrates to me, and now and then I even let news of myself reach them.”

“For I want to compel all dogs thus to assemble together, I want the bones to crack open under the pressure of their collective preparedness, and then I want to dismiss them to the ordinary life that they love, while all by myself, quite alone, I lap up the marrow.”

Kafka, Franz. “Investigations of a Dog.” The Complete Stories. New York: Schocken Books, 1971. 278-316.

October 28
Up all night in the laboratory, constructing a synapse for communicating extra-linguistic truth. The apparatus at this moment resembles two football helmets tied together with a piece of string.* The project is of course in its primitive stages. It has been transformed into words which have made it more real.
October 29
Failure. By manifesting itself in language, my cabal to subvert the linguistic inferno has been foiled by itself. How can one reach beyond words with an apparatus that has been transformed into the very substance one wishes to build a bridge across? How can one sail between Scylla and Charybdis if one is Scylla and Charybdis? How can one build a bridge to escape building bridges? All one can do is light the match and flee! Flee, flee to the icy mountain peaks!
October 30
Failure. Destruction will never engender creation.
October 31
Failure, perhaps due to an inability to create original ideas.
November 1
Started over. Music will replace two football helmets tied together with a piece of string. Bach (Christianity’s redemption), Mozart (justification for living), and Beethoven (beautiful beautiful rage) have been systematically plugged into the hardware.
November 2
Failure. Each without exception abandons one to the emptiness from which one has sprung. Music is a moment constantly noth-ing itself. Remove a note from the heights of a Beethoven symphony and listen to it alone: it becomes stripped of meaning, stripped of pleasure, stripped of expression. It returns to what it is, which isn’t.
November 3
Coitus will replace music.
November 4
Failure. Sex, like music, after an ephemeral paradiso, dwindles away into the nothingness and death of orgasm. Further experiments will be pursued before giving up hope here.
November 5
Returned to music. The note, even though of a moment, relies on the preceding notes and what one expects from future notes to construct its identity. Music thus mysteriously links past to present to future. This could be useful.
November 6
Failure.
November 7
Identity: “This is that.” “This is this” would be the only dignified way to define, and “This is this” is meaningless. Failure.
November 8
Kant tells us that perception of time is a function of the mind.
November 9
A line of shopping carts could be a line of shopping carts. Or, it could be one shopping cart attempting to escape the tyrannical present moment, spreading itself out in two opposing directions, past and future. Note to myself: You are not a trafalmadorian. Haven’t you learned anything from all those sagacious sitcoms? Be yourself!
November 10
Failure.
November 11
Failure.
* The Science of Sleep: go see it. -ed.

At some moment, in the throes of the last century of human endeavours, a new God was invented. The word invent is the wretched sprout of the latin root invenire: to find, to come upon. For now, we will refer to said invented deity as Logos. Hhiemr iti rmeihh is the pronoun which will designate Logos. Pronouns usually carry less lexical weight than the nouns they replace in an utterance. (The invention of a concept leads to the invention of other words. This is how our language system evolves from amoebae to the glorious non-entity known as the literary human being.) He, she and it are inadequate. The first two designate a sex, and the idea that the creator should resemble us in any way, read: have a sex, is preposterous, and is a reason among others for transcending Christianity. (Transcending is different from making war. We harbor no ill will toward Christianity, nor to any of its practitioners. (It is our belief that they are in any event worshipping Logos whether or not they are aware of it.) To transcend is to build a bridge or a tight rope for crossing over. Thus spake Zarathustra.) It is a pejorative: it usually designates a thing, animal, or idea which is not conscious. Consciousness has nothing to do with Logos, other than it being one of many of hhiemr iti rmeihh’s creations. (How strange the sensation of coming across hhiemr iti rmeihh in the midst of all the well-worn word coins pirouetting across the stage that is each line! And each line is a stage, is it not? The theatre, where we make believe. Words can also be used to unmake believe.) The word consciousness is a word bridge which we humans throw haphazardly over the unknown which is why, how, when, where and what we are. But a bridgebuilding is not an adequate designation for the process of speaking of things the meaning of which we are ignorant. It would be more accurate to say that we ride an arrow plucked from the quiver of Apollo over the void during the instance of our utterance of the word, allowing us to move on to other things. The God of Illusion benevolently and murderously guides us through the chaos: his arrows seem to obliterate their destinations. Words such as consciousness can kill what did not exist before they were invented by words. Words can therefore create entities and then annihilate them in a perverse sort of self-swallowing. Phaebus is however but a demiurge next to Logos, the Supreme, the Every-thing! Sometimes it is necessary to move on to other things, to later return to what we skipped over earlier, to try to solve the puzzle with our new tools. To this to is to how to civilisation to moves to forward. With, through, because of and in spite of language. Unless you believe in time, there is no cause for discomposure. Unmake time. Believe only the word. Prostrate yourself before the word. Become the word.

After all, in the beginning, hhiemr iti rmeihh was.